sur le même site :
Les découvertes d'Hominidés
Poly-vs mono-
La femme de Flores
La marche du progrès
  1. Sexisme et racisme au 19e siècle ↓ 
  2. Le classement des cerveaux ↓ 
  3. Références ↓ 


Voilà un sujet qui montre combien les observations scientifiques sont dépendantes des idées préconçues.

Sexisme et racisme au 19e siècle

Les citations compilées par Darwin dans la descendance de l'Homme constituent une bonne synthèse des idées communément admises à l'époque (encore évite-il de comparer l'homme et la femme, plus sans doute parce cette comparaison n'apporte rien à son plaidoyer pour la sélection naturelle que par féminisme).

Darwin se laisse emporter par les idées ambiantes.
«L'opinion qu'il existe chez l'Homme quelque rapport intime entre le volume du cerveau et le développement des facultés intellectuelles repose sur la comparaison des crânes des races sauvages et des races civilisées, des peuples anciens et modernes, et par l'analogie de toute la série des vertébrés. Le Dr J. Barnard Davis 79 a prouvé, par de nombreuses mesures exactes, que la capacité moyenne interne du cerveau chez les européens est de 92,3 pouces cubes; 87,5 chez les Américains; 87,1 chez les Asiatiques, et seulement 81,9 chez les Australiens . Le professeur Broca 80 a démontré que les crânes récents des cimetières de Paris sont plus grands que ceux trouvés dans les caveaux du XIIe siecle, dans le rapport de 1,484 à 1,426 et que, comme le prouvent les mesures prises, l'augmentation de grandeur s'est produite exclusivement dans la partie frontale du crâne, sièges de facultés intellectuelles. (...)

En fait la plupart des mesures des contemporains de Darwin sont faussées, ou les différences sont trop faibles pour dépasser la marge d'erreur
(Gould, 1983 : 90-97 ↓ ).
Il faut cependant admettre que quelques crânes très anciens, comme le fameux crâne du Néanderthal, sont bien développés et très spacieux 81. Quand aux animaux inférieurs, M. E. Lartet 82, en comparant les crânes des Mammifères tertiaires à ceux des Mammifères actuels appartenant aux mêmes groupes, est arrivé à la remarquable conclusion que le cerveau est généralement plus grand et les circonvolutions plus complexes chez les formes récentes...»

Darwin C.. 1871. La descendance de l'Homme : ch 2.

(79) Philosophical Transactions, 1869, p.513.
(80) Broca, Les sélections, Rev. d'Antrop., 1873.
(81) Selon Broca la capacité moyenne du crâne chez les nations civilisées est affaiblie par suite «de la conservation d'un nombre considérable d'individus, faibles de corps et d'esprit, qui auraient étés promptement éliminés à l'état sauvage. »
(82) Comptes rendus des sciences, etc., 1er juin 1868.

Spitzkal, 1903
Spitzka E. A.. 1903. A study of the brain of six eminent scientists and scholars belonging to
the American Anthropometric Society... Transaction of the American Philosophical Society 21 : 175-308.
Cité par Gould, 1983 ↓ .

La mythologie entourant le cerveau est telle que celui d'Albert Einstein, par ailleurs d'une masse inférieure à la moyenne (1 230 g !) a été soigneusement disséqué et étudié avant la crémation du reste de son corps.


Le classement des cerveaux

Capacités craniennes, Tavernier
© Tavernier R.. 2002. Sciences de la vie et de la Terre, TS obligatoire.
Bordas, Paris : 67.
Le manuel scolaire de Raymond Tavernier nous en offre la version la plus classique : la capacité crânienne évolue régulièrement en une montée progressive vers l'Homo sapiens, c'est à dire nous. Au passage, Homo neanderthalensis a été écarté, il s'insère trop mal dans cette évolution !

Les éditions Didier corrigent certaines erreurs, puisque les Néanderthaliens sont présents, et que la masse du corps est indiquée, mais en ajoutent d'autres en surestimant le volume encéphalique moyen d'Homo sapiens qui devient supérieur à celui des Néanderthaliens (l'honneur est sauf).

Capacités craniennes, Le Viol
© Le Viol A.. 2002. Sciences de la vie et de la Terre, TS obligatoire. Didier, Paris : 46.

Eric Périlleux (2002 : 66 ↓ ) évite ces graphiques, mais propose de mesurer plusieurs caractéristiques du crâne, dont le volume; hors on ne mesure pas le volume d'un crâne sans arrière pensée : comme l'écrit Broca «l'étude du cerveau des races humaines perdrait la plus grande partie de son intérêt et de son utilité» si les variations de taille n'avaient pas de signification (Broca, 1861 : 141 ↓ ). Et pourtant elles n'en ont pas ! Il est à noter qu'un sujet d'évaluation des capacités expérimentales (I2p02), qui figurait dans la banque 2003, en a très opportunément été retiré l'année suivante.

Capacités crâniennes de 118 hominids fossiles,
en fonction de l'âge des fossiles.

Capacités craniennes en fonction de l'âge des fossiles
© Wiley-Liss, Inc.
Martin R.D. MacLarnon A. M. Phillips J. L. Dobyns W B.. 2006.
Flores hominid: New species or microcephalic dwarf?
Discoveries in Molecular, Cellular, and Evolutionary Biology 288A - 11
:
1123-1145.
Et l'on voit ressurgir l'idée d'un progrès continu
Et pourtant l'idée d'une croissance régulière et continue du cerveau (avec l'arrière pensée d'un lien entre masse du cerveau et capacités cognitives, et donc avec une certaine représentation du "progrès") a la vie dure : elle n'est pas le seul fait de scientifiques égarés du 19e siècle ou d'auteurs paresseux de manuels scolaires. Robert Martin n'hésite pas à proposer ce graphique pour rejeter la femme de Flores au rang des monstruosités pathologiques (Martin R. D. et all, 2006 ↓ ).

Le commentaire précise : «La flèche indique la valeur incongrue (sic) d'Homo floresiensis à seulement 18 000 ans. Les points en magenta représentent les crânes de Dmanisi qui s'intégrent dans la tendance générale».

Avec ce raisonnement circulaire: "Homo florensiensis ne s'insère pas dans la tendance générale donc il s'agit d'un cas pathologique. Homo florensiensis est un cas pathologique donc n'est pas une espèce significative.", il y a peu de chance que la science puisse évoluer.

Il est totalement abusif de déduire du volume du cerveau des capacités cognitives, que nous ne sommes par ailleurs pas vraiment capables de mesurer (cf débat sur le QI).
Comparer le volume des cerveaux n'a de sens que pour des êtres de même taille. Comparer le volume du cerveau rapporté à la taille reste une erreur puisque le volume varie mathématiquement avec le cube de la taille (Langaney, 1988 : 33 ↓ ). Cuvier dans ses Leçons d'Anatomie Comparée ne faisait pas cette erreur puisqu'il établissait déjà le rapport du poids du cerveau à celui du corps. Le tableau qui suit présente quelques espèces :

espèce masse de l'encéphale
(en kg)
masse du corps
(en kg)
masse de l'encéphale /
masse du corps
Homme 1,3 60 0,021
Chimpanzé 0,380 50 0,0076
Grand dauphin
(Tursiops truncatus)
1,6 160 0,01
Eléphant d'Asie 5,5 5 000 0,0011
Vache 0,5 500 0,001
Cachalot
(Physeter macrocephalus)
7,8 37 000 0,00021
Campagnol 0,0004 0,012 0,033

Ce rapport des masses ne résoud pas toutes les difficultés puisqu'alors le Campagnol ou certaines Chauve-souris auraient 50% d'intelligence en plus de l'Homme et que le Cachalot (qui possède pourtant le plus gros cerveau ayant jamais existé) serait 50 fois plus bête que le Dauphin ! On peut rechercher des lois (ou plutôt une équation) d'allométrie 1, comme dans cette figure 2 mais les multiples exceptions qu'il faut y apporter montrent le faible intérêt de la démarche. Plus intéressante est l'étude de l'évolution de groupes particuliers. Ainsi sur l'encéphalisation des Dauphins, Marino et ses collaborateurs (Marino, 2004 ↓ ) montrent que la taille du cerveau s'accroît brutalement à deux périodes, d'abord à l'origine des Odontocètes (vers -38.106 ans), puis à l'origine du groupe des Delphinoïdés, il y a 15.106 ans. En dehors de ces deux événements l'encéphalisation varie de manière aléatoire.

Chez les Hominidés, les données sont encore trop rares. S'il en était besoin, la découverte d'Homo floresiensis (Brown 2004 ↓ ), avec son cerveau de 350cm3 pour une taille d'1m, et semble t-il concepteur d'outils à l'égal des Homo erectus, prouve que le volume n'est pas toujours déterminant.

(1) http://weber.ucsd.edu/~jmoore/courses/allometry/allometry.html
(2) http://brainmuseum.org/evolution/paleo/brnBodWt.html
() Broca. 1861. Sur le volume et la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races. Bulletin de la société d'anthropologie, Paris 2.
() Brown P.. et al. 2004. Nature, 431 : 1055-1061.
() Langaney A.. 1988. Les hommes. A. Colin, Paris.
() Marino L. McShea D. W. Uhen M. D.. 2004. Origin and Evolution of Large Brains in Toothed Whales. Discoveries in Molecular, Cellular, and Evolutionary Biology, volume 281A, issue 2 : 1247-1255. http://www3.interscience.wiley.com/cgi-bin/jissue/109799442/
()  Martin R.D. MacLarnon A. M. Phillips J. L. Dobyns W B.. 2006. Flores hominid: New species or microcephalic dwarf? Discoveries in Molecular, Cellular, and Evolutionary Biology 288A - 11: 1123-1145. http://www3.interscience.wiley.com/cgi-bin/fulltext/113388387/HTMLSTART
() Périlleux E.. 2002. Sciences de la vie et de la Terre, TS obligatoire. Nathan, Paris.

 Références

() Darwin C.. 1871 (1874). Trad. Barbier E.. 1891. La descendance de l'Homme et la sélection sexuelle. Reinwald & Cie, Paris.
() Gould S. J.. . trad. Chabert J.. 1983. La mal-mesure de l'Homme. Ramsay, Paris. Les moyennes des mesures concernant les "races sauvages" et des "races civilisées" que réalise Broca sont faussées par ses préjugés.
() Gratiolet P. Leuret F.. 1839. Anatomie comparée du système nerveux considéré dans ses rapports avec l'intelligence. Baillière, Paris : 419.
Le cerveau à tous les niveaux www.lecerveau.mcgill.ca/
Dean Falk, Frederick E. Lepore, Adrianne Noe. 2012. The cerebral cortex of Albert Einstein: a description and preliminary analysis of unpublished photographs. Brain. DOI: 10.1093/brain/aws295.